En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de Cookies pour réaliser des statistiques de visites.

Un patron en phase d'éveil

(ou comment respecter l'enfant qui aimait la forêt)


Quelle chance j'ai avec ce blog ! Cela me permet de croiser des gens fantastiques. Encore aujourd'hui j'ai fait cette rencontre avec un dirigeant d'entreprise que je trouve extraordinaire. C'est un plaisir de partager ici ce bel échange que nous avons eu.

Il s'agit d'Antoine Cros, qui dirige la société familiale Etablissements André Cros. Ils vendent, louent et assurent la maintenance de matériel pour les domaines de l'industrie et du BTP, sur des problématiques liées à l'air comprimé, les liquides, l'électricité temporaire et le vide primaire. Ouf ! Mais bon, ça n'est pas vraiment ça qui va nous intéresser ici. Non, ce dont je veux vous parler ce n'est pas ce que font les Etablissements Cros, mais comment il le font.


Les Etablissements Cros : entreprise proactive et innovante

Quelque chose qui revient souvent en parlant avec Antoine, c'est lui enfant. Il a bien raison ! Nous enfant, c'est notre nous profond. Celui que l'on a tendance à oublier ou à ne pas vouloir écouter en grandissant. Antoine, quand il était enfant justement, adorait se promener en forêt. Se retrouver dans cet univers paisible lui apportait une sécurité et un apaisement profonds. En regardant les arbres il s'étonnait de les trouver encore plus vieux que son grand-père - déjà pourtant bien vieux à ses yeux de petit bonhomme. « Etre enfant, c'est avoir cette conscience. Après on oublie. On nous fait oublier. »

Mais Antoine n'a pas vraiment oublié... Il a même bien conscience que quelque chose d'énorme se joue pour la planète et pour les êtres vivants. Pour lui c'est une priorité de s'occuper de tout ça. « J'ai tellement de choses à faire personnellement ! »

Pour lui, tout doit partir d'un changement intérieur. Cela ne se fait pas spontanément, ni immédiatement, mais c'est une phase essentielle pour un changement profond, positif et constructif.

En tant que dirigeant d'entreprise il s'est retrouvé face à un questionnement, une quête de sens. Quel est le but de tout ça ? Quelle logique y a-t-il à tout ce que notre société moderne produit et ce qui est simplement essentiel ? Face à ces questions, il pense que deux positionnements sont possibles : fuir ou rester en essayant de contribuer avec ce qu'on est. Son choix a été de rester, de prendre conscience du fonctionnement extérieur de la vie et d'essayer de changer intérieurement en conséquence. Cela génère nécessairement un mouvement et un changement extérieurs, par effet de conséquence. L'avantage à être dirigeant d'entreprise, c'est qu'il a pu se rendre compte de l'influence directe de ses changements intérieurs sur son environnement.

« Si tu arrives à changer ta pensée, alors tout change. »


Nouveau bâtiment des Ets Cros, rénové suite à un travail participatif.

Rénovation des bâtiments suite à un travail de co-construction (voir chapitre sur le deuxième changement d'approche).


Mais avant de pouvoir changer, la première étape est celle de l'observation de soi. Comprendre ce qui se passe en nous, ce qui est, nos émotions, nos mécanismes... Comprendre que tout ce qui arrive a un sens, une explication.

Pour Antoine, développement durable et changement intérieur sont des notions absolument indissociables. Impossible de tenter de faire le premier sans s'intéresser d'abord au second ! La société actuelle est en changement, même si cela ne date pas d'hier. Il me parle du Rapport Meadows, The Limits to Growth, qui est l'un des texte pilier de l'approche de développement durable. Pour la première fois, un groupe de gens - le Club de Rome - remet en cause les vertus de la croissance et annonce la pénurie des ressources naturelles. On est alors en 1972 et ce n'est que 15 plus tard qu'on définira "officiellement" la notion de développement durable.

Ok. Donc les impacts négatifs sur l'environnement et les êtres vivants ne datent pas d'hier. Pour autant, les choses ne bougent pas vraiment... Alors quand un dirigeant d'entreprise me dit que « on est obligé de faire cette introspection, ce changement intérieur, car sinon on va s'en prendre plein la gueule »... ça fait plaisir ! :D


Bon, j'ai bien fait durer le suspens, mais j'imagine que ce que vous voulez tous savoir c'est ce qu'il fait concrètement dans son entreprise ! Je vais vous parler de 3 changements majeurs qu'il a mis en place ces dernières années.


Premier changement : revoir le modèle économique !

Rien que ça. :D Malgré toutes ces belles pensées, Antoine est bien conscient que son entreprise ne contribue pas vraiment positivement à l'environnement... Les machines à air comprimé sont des mécanismes avec un très mauvais rendement énergétique. Pour faire simple : en mettant 100 unités d'énergie en entrée de la machine, il n'y a que 20 qui ressortent, les 80 restantes correspondant à une perte de chaleur. Et quand je parle de perte de chaleur, c'est vraiment une perte. Pfiou. Disparue. Perdue. Pas utilisée du tout. Dommage non ? C'est bien ce que s'est dit Antoine. Donc il a repensé le tout à la base (mais pas tout seul hein, vous verrez au deuxième changement...).

Quel est le besoin auquel répond cette machine ? Besoin d'air comprimé. C'est tout. L'idée a donc été de quitter ce cercle de vente pour passer en économie de fonctionnalité : on ne vend plus un produit, mais un service. Ets Cros ne vend plus des machines, mais vend de l'air comprimé. Changement pas évident, car il s'agit maintenant de vendre un résultat et non des moyens ! D'un autre côté ce sont des contrats longs qui sont mis en place, ce qui donne plus de responsabilité, mais plus de sécurité aussi. Et cela valorise le savoir-faire technique de l'entreprise.

Pour en revenir au souci de base, ce concept de location de machine s'accompagne d'une offre de récupération de chaleur (pour le chauffage du bâtiment, d'eau... en fonction des besoins du client). Récupérer la chaleur revient à baisser le coût de fonctionnement global ! C'est gagnant sur tous les tableaux ! L'objectif pour les Ets Cros c'est de faire 50% de leur chiffre d'affaire sous cette forme d'usage d'ici 2023. Pour Antoine, la transition pour une entreprise c'est devenir une entreprise proactive qui crée son futur.


Des salariés impliqués, heureux et fiers de leur travail et leur entreprise

(C) Ets Cros.


Deuxième changement : développer l'intelligence collective !

Les Ets Cros étaient une entreprise familiale, patriarcale, hiérarchique et masculine qui fonctionnait autour des grands concepts de commande et contrôle (on devait pas rigoler tous les jours avant !). Avant de reprendre la direction de l'entreprise, Antoine a travaillé 10 ans dans de grosses boites, qui fonctionnaient aussi selon ce même modèle. Il a franchement eu l'impression que cela entraînait un gaspillage de potentiel... mais finalement après 2 ans de reprise des Ets Cros, il s'est rendu compte qu'il était en train de suivre le modèle historique ! :D Après cette prise de conscience intérieure - vous vous souvenez de ce dont on parlait au début ? ;-) - il a décidé de changer de fonctionnement. Il a mis en place des règles pour évoluer vers de l'intelligence collective. Un joli mot, mais de quoi s'agit-il concrètement ?

« Nous avons mis en place un système plus coopératif, qui donne une place équivalente à chacun. »

Par exemple, finies les réunions de direction tous autour d'une table à ne pas s'écouter, couper la parole et rester dans ses retranchements. Les réunions ont maintenant lieu dans une salle ouverte, sans table, avec simplement des chaises disposées en cercle. La parole est donnée à tous, à tour de rôle, en s'adressant au centre du cercle et non à une personne/un groupe en particulier. On ne peut pas couper la parole, on ne parle que lorsque vient son tour. Finies donc les interventions intempestives. Quand vient notre tour, on ne peut réagir sur la parole précédente d'un de ses collègues, et donc on se concentre sur le message essentiel que l'on souhaite faire passer (une manière de tourner sa langue 7 fois dans sa bouche avant de parler non ? :D).

« Chacun a liberté et autorité sur sa parole, se trouvant ainsi en pleine responsabilité de qui il est. »

Ce nouveau système donne également la part belle à la co-construction. Les choses ne sont plus décidées uniquement par une élite, mais conjointement, en associant les personnes concernées. « C'est plus puissant. Nous faisons les choses ensemble alors nous savons tous pourquoi nous les faisons. Et c'est aussi plus facile de les changer ensuite si besoin. » Les objectifs de l'entreprise pour 2023, la décision de faire de l'économie de fonctionnalité, le projet de rénovation du bâtiment... tous ces projets ont été co-construits, d'abord par l'équipe de direction, puis en intégrant la cinquantaine de salariés.


Fondamentaux de l'intelligence collective selon les Ets Cros.


Troisième changement : donner et ne pas faire que recevoir !

Antoine est bien conscient que la nature donne beaucoup à son entreprise (air, eau...), qui en tire ensuite des bénéfices financiers. Mais pour lui, le changement d'état d'esprit c'est de réaliser que le but d'une entreprise n'est pas de faire de l'argent. Son but est de réaliser une vocation. L'entreprise a besoin d'argent pour réaliser sa vocation, mais ce n'est qu'un moyen, pas un but.

Il a aussi réalisé que tout ça était parfaitement déséquilibré, que son entreprise recevait plus qu'elle ne donnait. Pour palier à ce déséquilibre, un fonds de dotation a été créé, entièrement géré par les salariés, pour redonner une partie de leurs bénéfices à des associations locales environnementales. Ils ont ainsi soutenu l'association Cultivons nos toits, qui a créé un jardin potager sur le toit de la Casemate par exemple, ou l'organisme de recherche CREA Mont-Blanc, spécialisé dans l’étude des milieux naturels de montagne. Depuis 2012, ce sont environ 300.000 € qui ont été dépensés pour des actions concrètes et locales. Bravo !


(C) Association Cultivons nos toits - Casemate

Jardin sur le toit de la Casemate, un projet soutenu par le fonds de dotation des Ets Cros - (C) Association Cultivons nos toits


Bref. Tout ça prend du temps et ce n'est pas facile tous les jours. On fait aussi parfois des erreurs, mais il me semble que les salariés des Ets Cros ont appris à innover et tester de nouveaux fonctionnements, même si ceux-ci ne sont pas toujours maintenus. Dans tous les cas, une fois qu'un changement est initié, Antoine refuse de revenir à la solution de départ. On cherche, on se plante, on teste, mais on avance !

C'est cette notion de progrès, et d'engagement sur les progrès et non les résultats, qui a motivé Antoine à obtenir le label LUCIE. « L'engagement et le cheminement sont des concepts de vie importants. » C'est pour cette approche qu'a opté le label LUCIE qui valorise les organismes qui se lancent dans une démarche responsable de progrès... mais bon ça pourrait faire l'objet d'un autre article à part entière ! J'ai récemment obtenu l'agrément pour accompagner les entreprises dans leurs démarche de labellisation donc je me permets cette petite publicité ! :D

En tout cas vous aurez compris que j'ai été complètement emballée par l'approche d'Antoine et des Ets Cros ! J'espère que ce partage de bonnes pratiques sera source d'inspiration pour vous, dans votre vie professionnelle ou personnelle !


NEWSLETTER

Soyez informé des prochaines publications du blog Padlezzar en indiquant votre email ci-dessous.

Pas de souci, la désinscription est possible et facile à tout moment ! Et moi non plus je n’aime pas les spams et les mails de pub, donc soyez certains que votre email ne sera donné à personne !